AURELIEN DAVID

  • LE CYCLE DU VOYAGE
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  • LE CYCLE DES VANISHING PEOPLE
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Jeudi 17 août 2017. J'ai quitté la veille Almerimar situé à 30km d'Almeria, où est amarré mon voilier depuis quelques jours. Je me rends en bus à Grenade, où j'ai entendu dire que des hippies vivaient dans des grottes, au Nord de la ville. J'ai très envie de les rencontrer car je suis fortement intéressé par les expérimentations sociales et les habitations traditionnelles.

Arrivé à Grenade, je n'ai pas de point de chute pour dormir car toutes les auberges de jeunesse affichent complet. Je traverse donc la ville à pieds, du Sud au Nord, en direction du quartier Sacromonte, non loin des quartiers historiques de l'Alhambra et d'Albaicin, sachant qu'il devrait y avoir un petit bout de nature prêt à m’accueillir pour la nuit. Le lendemain, je subi sans surprise la chaleur torride. Entre les siestes, j'interpelle les habitants du quartier pour obtenir des informations sur le lieu des « hippies-qui-vivent-dans-des-grottes ». C'est plus haut. Je m'arrête à une fontaine et aperçois à quelques minutes d'intervalle des hippies monter un escalier vers le haut de la ville (qui ressemble ici davantage à un village), sans les interpeller. J'emprunte à mon tour ce chemin qui me fait sortir de la zone d'habitations pour rejoindre la nature composée pour l’essentiel d'herbes sèches jaunes, dignes de la savane africaine. Le chemin est raide et les cailloux font déraper la semelle de mes sandales inadaptées à ce treck-surprise. Une longue muraille apparaît sur le côté gauche et entoure les collines, c'est « Murela Nazari ». Puis, le site se dévoile peu à peu, entre le village troglodyte et le bidonville. Un drapeau flotte au-dessus de l'une des maisons. Je me frotte les yeux : c'est un drapeau breton. Je n'ai aucun contact ici et il me semble que ce drapeau est un point d'approche que je pourrai utiliser pour aller à la rencontre des habitants. C'est très calme. Il n'y a pas un son. Beaucoup de ces cuevas (« cave » en espagnol) ont leur porte fermée, sauf l'une d'entre elles où deux hommes discutent sur la terrasse. Un vieil homme édenté et un jeune homme aux cheveux longs. C'est Bernardo et Marino. Au fil de la conversation, Marino me dit qu'il y a une grotte libre à louer si je le veux, pour quelques jours ou quelques semaines. Je saute sur l'occasion pour lui expliquer que j'aimerai justement passer la nuit dans une des grottes, en fonction du prix proposé. J'évoque le drapeau breton devant l'une des grottes et dont l'occupant est apparemment parti (en voyage), ainsi que beaucoup d'autres en été afin de fuir la canicule andalouse. Il me parle d'un autre français que nous partons visiter dans la foulée, David.

David est breton, il a vingt-cinq ans et il est affairé à rouler une cigarette. Il y a deux mois, il est venu rejoindre l'ami avec qui il partage la grotte (absent lui aussi) et il s'agit de sa première expérience résidentielle semblable. Ils sont une trentaine à vivre en permanence ici et l'ambiance est plus proche du village africain que de la ville européenne. Les uns et les autres passent devant les maisons de leurs voisins et partagent un café, un joint, une bière, un morceau de guitare, les contrariétés et les activités du jour. J'explique à David et Marino que je suis en train de faire un voyage photographique, notamment en voilier, ce qui fait tilt chez David (il est breton). Je leur montre un de mes tirages photographiques et David me demande immédiatement si je peux réaliser son portrait et quelles en seraient les conditions. Pour lui, elles sont simples : son hospitalité pour la nuit. Affaire conclue. La chambre de son colocataire est libre et je pourrai en disposer. Je suis ravi à l'idée d'avoir la possibilité de passer un peu de temps ici, dans les grottes de Sacromonte, à Grenade. La vallée où elles se situent s'appelle la « Vallée des Orangers », bien qu'il n'y a actuellement ici aucun oranger. David est caviste professionnel et cherchera du travail dans la restauration en Andalousie après s'être laissé allé pendant quelques mois à ce nouveau mode de vie. Je me risque à lui glisser une plaisanterie. Quel est le comble d'un caviste en Andalousie ? De vivre dans une cave !

David n'a ni eau ni électricité. Il va chercher l'eau à la grotte d'un de ses voisins, Amadou, qui a réalisé des branchements pirates plus haut dans la colline. C'est gratuit et personne ici ne paie de factures. David m'éclaire au sujet des liens qui unissent les habitants aux autorités. Les descentes sont rares et lorsqu'elles ont lieu, tout le monde est au courant deux semaines à l'avance, ce qui permet de s'éclipser au besoin ou de cacher certaines choses. Sacromonte est un quartier gitan et le commerce du cannabis est sous leur contrôle. De cette cohabitation entre les habitants des grottes et les gitans (qui vivent aussi dans beaucoup d'entre elles) naît une forme de protection qui les mettent à l'abri des ennuis policiers.

La cueva de David est très simple. Une petite terrasse abritée par un toit en canne des petits cailloux qui roulent de la colline quand quelqu'un marche au-dessus de la maison. La façade et l'intérieur ont été blanchis à la chaux. C'est beau, c'est arrondi et plus frais de dix degrés par rapport à l'extérieur. Il y a une cuisine au gaz et deux chambres séparées. Pas de salle de bain, ni de télévision, ni d'ordinateur (David a accès à internet depuis son téléphone mobile), mais de vrais matelas, « comme à la maison ». C'est plutôt sombre dedans mais le jour, cela contraste agréablement avec la forte luminosité extérieure. Il n'y a en revanche aucune décoration, rien que du très fonctionnel. Amener les affaires de David et son ami a du être une sinécure avec ce chemin d'accès en hauteur, escarpé et surchauffé par le soleil andalous. La nuit, la terrasse est faiblement éclairée par des guirlandes lumineuses branchées sur un mini-panneau solaire. David me décrit les améliorations qu'il compte réaliser avec son colocataire. Le mur extérieur est en train de s'effriter et il va falloir le renforcer avec un mortier composé de sable et de chaux, plus facile à travailler et moins sensible au séchage que le ciment.

Je photographie David le lendemain midi, après avoir mangé un copieux petit-déjeuner mi espagnol-mi anglais, composé de « pan con tomate », des tartines dorées à l'huile d'olive, frottées à l'ail, sur lesquelles est posée une couche de tomates coupées en petits morceaux, puis d’œufs sur le plat avec du bacon grillé et d'un grand verre de jus de pamplemousse. Je cherche mon angle et ma lumière alors que David se prête volontiers au jeu, bien qu'il en ait pas l'habitude. Je fais aussi quelques images de la Vallée des Orangers pendant que la lumière est encore exploitable, bien que dure, car je ne voulais pas d'une lumière trop douce, qui n'aurait pas reflétée mes sensations du lieu. La végétation est composée pour l'essentiel de « figuiers de barbarie », qui blanchissent à cause d'un champignon qui les tue à grand feu, du jamais vu ici. De plus, leurs feuilles piquantes compliqueraient leur utilisation photographique. David me parle des figuiers « tout court » dont les feuilles sont répandues à Grenade, ainsi que des feuilles de vigne, qu'on trouve facilement à Sacromonte. Quand je remercie David pour son hospitalité qui a de loin dépassé mes attentes, il me répond simplement que lorsqu'il voyage, il aime qu'on fasse de même avec lui.

Puis, en quittant la vallée par le chemin le plus direct, je vois le mur d'une maison située dans le voisinage et m'en vais, saisissant discrètement au passage quelques feuilles de vigne.