Supertouriste (2008-2013)

Il s'agit d'un projet pensé en 2013 à partir de photographies argentiques prises au Mali en 2008 et de documents glanés en parallèle. Grâce à la mise en scène et à l'autoportrait, ce projet se propose comme une réflexion sur l'imaginaire du voyage grâce à la figure fantasmée de l'aventurier et à la figure récusée du touriste, en interrogeant le médium photographique argentique et sa vocation à "capturer" la vérité, dont le régime ontologique le place au plus près du réel, conférant ainsi aux objets qu'il produit le statut de preuve.

Ces deux figures s'opposent et s'imposent malgré elles l'une à l'autre. Leurs désirs ne sont pourtant pas si différents : le dépaysement par la découverte d'une autre culture (les dogons). La distinction s'opère malgré tout par la façon dont ces figures de l'imaginaire du voyage se procurent leurs souvenirs, ce qui les inscrit dans une certaine "morale du voyage" et les positionne sur une échelle du "bien voyager".

Aurélien David

 

Comment devenir un aventurier ?
Photographie d'identité au format original, 2008
De la série Supertouriste

 

Comment devenir un aventurier ?
Packshot d'un chapeau d'aventurier et texte, dimensions variables, 2008
De la série Supertouriste

"Si vous souhaitez devenir un aventurier mais qu’à mon instar, vous êtes paresseux, suivez le conseil suivant : prenez garde au choix des vêtements car ici, l’habit fait le moine. En voici la preuve par une anecdote que j’ai vécue il y a quelques temps, à un moment où je me cherchais un “style” cohérent, c’est à dire que je cherchais à faire coïncider mon apparence avec l’image que j’avais de moi-même (il paraît que l’apparence vestimentaire est le reflet de la personnalité).

A Paris, de jour comme de nuit, je portais sur la tête un chapeau d’aventurier acheté par mon père chez un équipementier sportif avec lequel il s’était rendu au Kenya faire un safari-photo. Ce chapeau ressemblait étrangement à celui d’Indiana Jones. Je portais également des lunettes de vue à monture en plastique me donnant l’allure d’un professeur du début du vingtième siècle - l’allure du professeur Jones bien entendu.

Un jour, une fille me demanda lors d’une soirée si ce chapeau avait une histoire. Je lui répondis qu’il avait appartenu à mon père et qu’il avait voyagé avec, tout en laissant planer le doute sur l’importance symbolique qu’il revêtait à mes yeux. J’imaginais avec un sourire intérieur les questions que par pudeur, elle n’osait pas me poser (le mysticisme dont je faisais preuve imposait le respect et d’ailleurs, tout aventurier qui se respecte se doit d’inspirer à son tour le respect). Dans quelles contrées lointaines ce chapeau avait-il pu être porté ? Quel était le métier de mon père ? Etait-il une sorte d’aventurier ? Était-il mort dans des circonstances dramatiques (mangé par un crocodile ou par des cannibales) ?
La question posée par cette fille à propos de mon chapeau m’avait beaucoup flatté car l’effet produit sur elle était celui que j’escomptai : faire fantasmer les sédentaires qui me voyaient avec ce chapeau. Le but était de prolonger ici un voyage qui n’avait eu lieu nulle part, si ce n’est dans ma tête et dans celles des sédentaires de qui je cherchais à me distinguer".

Aurélien David

 

Comment devenir un aventurier ?
Extrait du catalogue d'un équipementier sportif, dimensions variables, 2008
De la série Supertouriste

 

Comment devenir un aventurier ?
Capture d'écran extrait du film Crocodile Dundee, dimensions variables, 2008
De la série Supertouriste

 

Comment devenir un aventurier ?
Capture d'écran extrait du film Crocodile Dundee et texte, dimensions variables, 2008
De la série Supertouriste

"Au cours de ce film, une légende du bush australien, connue pour tuer les crocodiles à mains nues, se rend à New-York pour être le sujet d’un reportage pour la presse américaine. Il y a une scène dans laquelle Crocodile Dundee rencontre deux prostituées à la sortie d’un bar. Il se présente vaguement auprès d’elles comme venant d’un endroit qu’elles ne connaissent pas mais Karla le reconnaît grâce à la parution du reportage. En raison de sa réputation qui le précède - “c’est un vrai Tarzan, (qui) s’attaque à des crocodiles et (qui) mange des serpents” - elles lui proposent de batifoler avec lui gratuitement. Cette scène fonctionne selon moi comme la métaphore du pouvoir de séduction qu’exerce la tenue vestimentaire de la figure de l’aventurier - la veste en cuir et le chapeau en dents de crocodile - agrémenté d’un soupçon de mysticisme quant à son identité. Le sédentaire projette un fantasme produit par les références qui campent son imaginaire du voyage sur le personnage qui est habillé comme un aventurier et alors, il suffit à ce personnage de laisser se dérouler un scénario dont il est le héros. Le chapeau constitue d’autant plus l’identité du personnage qu’il fait nuit, il ne sert pas à le protéger du soleil. Le chapeau est l’instrument d’apparat par excellence pour quiconque veut jouer à l’aventurier. C’est très simple, il suffit de le porter tout le temps, de s’inventer une histoire silencieuse mais tout ayant un regard qui en dit long, afin de stimuler l'imagination du sédentaire".

Aurélien David

 

Back to the Dogon country
Photographie argentique noir et blanc, dimensions variables, 2008
De la série Supertouriste
Légende : L'ethnologue écoute les récits de son informateur privilégié, tout en l'observant tailler un masque cérémoniel.

 

Back to the Dogon country
Photographie argentique noir et blanc, dimensions variables, 2008
De la série Supertouriste
Légende : L'ethnologue en négociation financière avec un autochtone Dogon.

 

Back to the Dogon country
Photographie argentique noir et blanc, dimensions variables, 2008
De la série Supertouriste
Légende : L'ethnologue photographie un danseur traditionnel portant un masque cérémoniel.

 

Versus (aventurier)
Photographie argentique couleur (diptyque), dimensions variables, 2008
De la série Supertouriste
Légende : En pays dogon, l'aventurier et le touriste se rencontrent malgré eux sur le même site.

 

Versus (touriste)
Photographie argentique couleur (diptyque), dimensions variables, 2008
De la série Supertouriste
Légende : En pays dogon, l'aventurier et le touriste se rencontrent malgré eux sur le même site.

 

First time to the Dogon country
Photographie argentique couleur, dimensions variables, 2008
De la série Supertouriste
Légende : Le touriste photographie un vendeur de souvenirs dans sa boutique portant un masque "traditionnel".

             

The proof
Photographie argentique noir et blanc et proposition de cadrages, tirage original 10x15cm, 2008
De la série Supertouriste

"Pour fabriquer une preuve comme un supertouriste, il faut photographier en noir et blanc une situation qui semble exotique. Par exemple, cette photographie argentique des funérailles traditionnelles d’un ancêtre à la mode Dogonne. La légende annotée au dos du cliché ne l’indique pas, mais l’opérateur qui m’a offert le cliché me l’a décrit comme étant les funérailles de son grand- père. On y voit des sagaies, des tambourins, des hommes à la peau noire, un sol en terre battue, bref, on est bien en Afrique.

Deuxième cadre pour un deuxième niveau de lecture. Deux nouveaux personnages apparaissent sur la droite. On aperçoit maintenant en garçon en avant-plan qui est revêtu d’un short. Nouveau contexte, le short indique que nous ne sommes plus à la grande époque ethnologique des Dogons mais plutôt en fin de vingtième siècle. À une époque où les jeunes africains portent des shorts, des rituels traditionnels continuent donc de se produire.

Troisième cadre, troisième niveau de lecture. L’image me dérangeait, ce touriste asiatique au bord de l’image à droite faisait tache dans cette cérémonie traditionnelle. Elle complexifiait le discours, on devait s’interroger sur les questions de la représentation, du théâtre ethnologique, du tourisme, de la véracité des informations proposées par l’opérateur et par sa légende. Il va de soi que tout supertouriste qui se respecte présentera à sa communauté le premier cadre plutôt que le troisième".

Aurélien David