AURELIEN DAVID

  • LE CYCLE DU VOYAGE
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  • LE CYCLE DES VANISHING PEOPLE
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22 septembre 2017. Mon voilier est amarré au port de pêche d'Essaouira, au Maroc. Avec Adèle, mon équipière, nous sommes ici depuis quelques jours, en pleine découverte de sa médina, dont on ne peut manquer les similitudes avec le Bretagne. Sa ceinture fortifée, le vent soutenu et les roches noires découvrantes au fl de la marée sont troublants de ressemblance. Porter un pull est ici nécessaire le soir, en ce début d'automne. Nous ne somme pas sous les tropiques, ni dans le désert, au Maroc certes, mais en bordure d'Océan Atlantique.

À côté de nous, il y a d'autres voiliers, dont un qui bat pavillon français. Il est gardienné par un Marocain, Bismillah. C'est un marin, un ancien pêcheur fls de capitaine mort en mer. Il est ami de son propriétaire, Xavier, un breton qui vit en France, avec qui il a travaillé en promenant les touristes dans la baie d'Essaouira. Depuis deux ans que le port est en travaux, les touristes viennent moins au port, ceci à cause de son accès plus difcile avec la destruction d'un escalier en pierre qui permettait d’accéder au ponton des bateaux de plaisance. En ce moment, il faut descendre une échelle qui peut mesurer jusqu'à cinq mètres à marée basse. Xavier souhaite vendre le voilier car le port lui coûte trop cher eu égard des faibles rentrées d'argent actuelles ne lui permettant pas de l'entretenir convenablement.

Bismillah nous aide de temps en temps lorsque nous revenons des courses, en prenant nos bidons d'eau pleins ou nos jerricans d'essence, nous aidant à les descendre du quai au ponton, car l'échelle est vraiement problématique dans certaines situations. C'est aussi lui qui a pris nos amarres à notre arrivée au port, tel un marineiro. En fait, il voit tout ce qui se passe au port car il vit à bord et quitte rarement le bateau. Nous ne sommes pas dans une marina dédiée à la plaisance mais dans un port de pêche en libre accès. Les bateaux environnants sont des bateaux de pêche en bois, allant de la barque au chalutier et tous, bien qu’entretenus du mieux que le peuvent leur propriétaire, paraissent tout de même d'un autre âge, ce qui aide à situer le niveau de vie des personnes qui fréquentent le port. Il y a un décalage avec mon petit voilier et les deux grands également amarrés ici, d'où une surveillance nécessaire.

Hier soir, nous pensions quitter le port pour Agadir, avec un vent soutenu et des avis divergents. On y va ? On y va pas ? Alors qu'une manœuvre sur le bateau était nécessaire, nous avons largué les amarres un court moment et un cri dans notre direction s'est immédiatement fait entendre : « - Capitaine ! Capitaine ! Non, ne pars pas ! » Bismillah pensait que nous partions et nous donnait déjà pour morts… Il nous a alors semblé qu'il nous portait dans son cœur, plus que nous l’imaginions et cela nous a touché. Nous sommes fnalement restés et avons pris de nouvelles informations météorologiques. Cette fois-ci sera la bonne, nous partirons demain matin.

Bismillah me demande en fn d'après-midi si j'ai une bouteille de vin à lui ofrir. Non, car je n'ai pas de cave à vin à bord de mon voilier de huit mètres de long. Un paquet de cigarettes alors ? Non, car je en fume pas. Bismillah n'en démord pas et me demande de lui en ramener un de la médina, car il ne peut pas quitter le bord maintenant surtout qu'aujourd'hui, c'est le « nouvel an arabe » : tous les point de vente d'alcool sont fermés ainsi que la plupart des autres commerces. Soit. « Bismillah », surnom dont il est afublé par méthonymie avec le bateau de pêche sur lequel il travaillait et qui portait ce nom, signife « au nom de Dieu ». Bismillah est la personnifcation de l'esprit de tolérance et d’ouverture sur l'ailleurs revendiqué ici. Ne nous ofusquons donc pas des habitudes alimentaires de Bismillah et de sa tendresse pour l'alcool. C'est un marin ! Lorsque Adèle et moi revenons de la médina, je toque contre la coque de son bateau pour le prévenir de notre retour avec les cigarettes et il nous invite à manger à bord. Il prépare un tajine au poulet (excellent) accompagné non pas d'eau mais du vin rouge et du schnaps « oferts » par le voilier voisin. Bismillah sait se faire ofrir ses petits plaisir sans vergogne. Lorsque le capitaine voisin lui propose une bouteille de vin ou une bouteille de schnaps, il lui demande les deux ! Nous buvons donc à la santé du capitaine allemand.

Bismillah nous surprend également par un tas de lettres qu'il sort de sa cabine, écrites par les voiliers de passage à son intention, mi-souvenir, mi- recommandation. Nous aussi devrons lui écrire un mot, ce que je fais le lendemain matin avant d’appareiller. Nous sentons que c'est important pour lui, ces lettres sont comme un trésor de guerre, il y en a beaucoup. Mais pourquoi en a-t-il tant besoin ? Et où est sa famille ? Il semble un peu seul, n'a ni femme, ni enfants. Et Je commence à comprendre un peu ce que représentent pour lui ces lettres. Sa famille à lui, c'est nous.