AURELIEN DAVID

  • LE CYCLE DU VOYAGE
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  • LE CYCLE DES VANISHING PEOPLE
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8 octobre 2017. Je me rends en bus à Tiznit, dans le sud d'Agadir, où est actuellement amarré mon voilier, pour rencontrer un artiste-photographe marocain, Mohammed El Mourid. Je suis le conseil du directeur de l'Institut Français de Marrakech, Christophe Pomez. Je lui ai demandé les éventuelles possibilités de faire une courte résidence de création à Marrakech pour travailler autour de la tannerie traditionnelle et il m'a alors évoqué le travail sur cuir de Mohammed. J'ai d'abord cherché des visuels de son travail sur internet, mais les résultats ne m'ont pas permis de voir avec assez de précision de quoi il en retournait. Mohammed prend les devants et m'invite à lui rendre visite à Tiznit. Pour être honnête, je suis dans un premier temps inquiet. Je me demande si la technique photographique sur cuir qu'il emploie est similaire à la mienne, ce qui est loin de m'enchanter, dans la mesure où je l'ai breveté.

La route est belle, le changement de décor amène l'aridité, le sable, la roche, quelques arbres et pépinières contrastant avec leur environnement, à la façon d'oasis. Aux environs de midi, j'arrive à Tiznit, avec pour point de rendez-vous le café Europa, à deux pas seulement de chez lui. Il est attablé avec un ami et boit un café. L'heure du repas est un peu avancée, aussi, je ne consomme rien dans l'immédiat pour ne pas décaler le moment de notre tajine, préparé par le tenancier d'un restaurant familial, également ami à lui.

Notre échange démarre tranquillement, Mohammed est d'un calme absolu. Nous évoquons une connaissance commune – un jeune artiste Marocain qui est en train de monter sur le marché international, avec qui j'ai récemment exposé en France et à qui je viens de rendre visite à Marrakech. Nous échangeons nos points de vue à son sujet et je suis rassuré par le sien. Ce jeune artiste semble très préoccupé, flirtant sans cesse avec les limites de la réalité, sans aucune notion du temps, concentré sur son travail artistique, en proie à de longs monologues existentiels, laissant soin à son équipe de s'occuper de l'aspect logistique. Un artiste en train de connaître le succès, quoi. Certes, Mohammed et moi en convenons, l'acte de créer demande une tension particulière précédée en général d'une réflexion plus ou moins longue, l'acte demandant une concentration pouvant difficilement être désignée autrement que par le terme de « transe ». Le plus dur est de ne pas devenir fou, même si on semble souvent l'être toujours un peu pour les autres. Les artistes sont souvent atteints de « monomanie », moi y compris, préalable permettant l’abnégation nécessaire pour envisager faire carrière dans un monde où « vivre de son art » relève de la gageure. En clair, les années font le tri, au fur et à mesure que le temps passe, que la plupart baissent les bras, certains persistent jusqu'à ce que succès s'ensuive. Comme le disait Picasso, l'action est le premier pas vers le succès. Le mouvement doit donc être perpétuel. L’écosystème artistique est inéquitable d'un point de vue économique et entraîne une sélection artificiellement naturelle de l'artiste. Nommez-moi ministre de la culture, car je tiens la solution. Elle est simple : renégocier le statut de la propriété intellectuelle pour éviter les trusts et suivre l'exemple de la Belgique avec son statut d'artiste d'état. On offre une allocation permanente à l'artiste si une pratique régulière et professionnelle est visible dans le temps. L'art a toujours existé et sa nécessité sociale n'est de mon point de vue pas même discutable, dans la mesure où l'Histoire préexiste au débat : on avait déjà un sens de l'esthétique au Néerdanthal, sinon, à quoi bon laisser des traces et des motifs sur des parois rocheuses, lorsqu’on est une société à tradition orale, où la transmission des connaissances ne se fait non pas par l’écrit, mais par le geste et la parole (si l'on reconnaît que ces hommes utilisaient nécessairement une forme ou une autre de langage) ?

Mohammed me parle de sa vie. Il est né à Tiznit. Il a fait ses études d’art à Strasbourg et s'est définitivement installé en France après avoir reçu un prix de la ville. Aujourd'hui, il vit entre la France, le Maroc et l'international où il expose et fait des résidences de création (entre autres, en Corée et au Japon). La ville de Tiznit vient de lui offrir un atelier dans la ceinture fortifiée (le rempart), devant la médina. Magnifique, je ne le verrai cependant que depuis l'extérieur puisqu'il est en travaux. Pendant ce temps, Mohammed produit dans son appartement-atelier à Tiznit. Je plaisante au sujet de son futur atelier en lui dessinant le scénario du retour au pays du fils prodige. Mohammed El Mourid est un artiste reconnu qui vient de vendre plusieurs de ses œuvres au roi Mohammed VI. Difficile de rêver d'un meilleur prescripteur, aussi, nombreux sont les acheteurs qui souhaitent aujourd'hui collectionner son travail. Après une visite de la médina, nous nous rendons dans son atelier pour une découverte en profondeur de son travail, dont la technique diffère de la mienne et de cela j'en suis rassuré. Il a passé six mois à Fès apprendre la fabrication du cuir auprès des tanneurs et se sert du cuir comme papier photo, après avoir appliqué à sa surface une émulsion photographique. Il me partage ses longues déconvenues expérimentales qui ont fait déjà pleuré certains de ses assistants, tant la maîtrise de cet art demande un savoir-faire pointu, qui, même lorsqu'il semble acquit, n'exempte pas la surprise, le raté, qui, selon le projet, peut en faire partie intégrante. C'est un « truc » d'artiste qui permet d'éviter l'asile, si jamais vous aviez envie de le devenir (artiste, pas fou). Ce qui peut sembler être des digressions est pour moi l'espace et l'occasion d'interroger mes propres représentations et je me demande si classiquement, un « vrai » artiste ne se doit pas d'être mi-magicien, mi-fou. On dit parfois de l'artiste qu'il est « génial ». Mais a-t-on oublié entre temps les années de travail nécessaires au résultat ? Détournons Simone Weil. « On ne né pas artiste, on le devient ». Et hop, j'ai ma citation post-mortem. Mon épitaphe ?

Nous allons en fin de journée à Aglou, dans sa grotte les pieds dans l'eau, sur la côte, à quinze kilomètres de Tiznit. C'est très beau. Il s'agit d'une habitation troglodyte donnant en hauteur, directement sur la mer. Nous nous asseyons en terrasse avec deux de ses amis, l'un écrit ses textes et l'autre enseigne les arts pastiques. Nous buvons le thé et mangeons un gâteau qui me fait étonnamment penser à la galette des rois, mais en plus dense et sans fève car, n'oublions pas que nous sommes au Maroc, pays à la fois monarchique et musulman. Mohammed vient ici depuis qu'il est enfant et en est l’héritier. Il l'a repeinte sa grotte au début de l'été et doit déjà la refaire en raison des agressions perpétuelles des embruns (cela me fait penser à la peinture de la coque acier de mon voilier qui semble veille de dix ans alors qu'elle n'a qu'un an). Les vagues qui au loin ne sont pas fortes et s'éclatent sur la barre rocheuse affleurante devant la plage. Pourtant, il n'y a pas de vent. C'est dire la puissance de la houle atlantique qui ne rencontre aucun obstacle depuis le continent américain. Mohammed y a récemment organisé une exposition et me propose d'en faire de même avec mon travail si le cœur m'en dit. Quel plus bel exemple peut-il illustrer la complicité qui est née entre nous ? Nous partageons les mêmes problématiques et les mêmes connaissances d'un matériau utilisé dans un même contexte.

Le lendemain matin, nous nous rendons à Sidi Ifni visiter cette station balnéaire hors d'âge d'origine espagnole car, je ne sais plus pourquoi, j'en suis venu à comparer le Maroc au Mexique sur le plan architectural (alors que n'y ai jamais mis les pieds) et Mohammed a alors jugé utile de venir ici. Après une heure de « grand taxi » - le taxi collectif qui ne part que lorsqu'il a fait le plein de passagers, soit six personnes, ce qui est assez rapide finalement - nous marchons dans cette petite ville. Nous allons en contre-bas de la falaise sur laquelle la ville est construite, par un sentier descendant du phare. J'ai à ce moment un flash, une illumination me menant à une réflexion pouvant tout à fait sembler naïve. Là où nous sommes, ça sent fort l'Atlantique, des odeurs maritimes spécifiques à cet espace, différentes de la mer Méditerranée ou de la Manche, par exemple. En fait, pour moi, ça sent fort la Bretagne. Et ce que je vois, c'est la roche noire sur laquelle s'agrippe la faune maritime bretonne. C'est troublant. Puis, cela s'impose comme une évidence : sur cette planète, tout est lié. La terre, les couleurs, les odeurs, les hommes. Voilà ce que je commence à comprendre ici. C'est une réalité palpable par peu de personnes car il s’agit de mon ressenti en tant que marin, mon ressenti comme voyageur dont le mode déplacement ne crée ni discontinuité entre les lieux visités, ni discontinuité entre l'homme et la nature. La mer est continue, il n'y a pas de frontières. Difficile de ne pas se confondre à bon compte dans une poésie humaniste, que je sais peu appréciée dans ce monde désenchanté. Il y a des différences bien sûr, mais je crois que le jeu humain est une géométrie variable dont on peut accentuer ou diminuer les angles et les écarts. Mohammed, mon frère.