AURELIEN DAVID

  • LE CYCLE DU VOYAGE
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  • LE CYCLE DES VANISHING PEOPLE
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Travail produit à l'occasion d'une résidence au Riad Denise Masson de l'Institut Français de Marrakech en octobre 2017.

3 octobre 2017. Je suis arrivé à Marrakech hier soir depuis Agadir, où mon voilier est amarré depuis une semaine. À Agadir est construite la seule marina du Maroc côté Océan Atlantique, réputée chez les voyageurs à voiles pour être une base de départ sécurisée pour y laisser son bateau et explorer l'intérieur du pays. Je suis hébergé à la Maison Denise Masson, un riad situé dans la médina et géré par l'Institut Français de Marrakech qui met des chambres à disposition de ses résidents temporaires. Je mesure la chance qu'on m'offre de pouvoir travailler ici, au calme et dans la beauté, contrastant avec le bourdon continu des rues et ruelles de la médina. Les conditions sont réunies pour réaliser ce rêve que j'entrevois depuis deux ans au moins : rencontrer des tanneurs traditionnels au Maroc.

Dans mes recherches préalables au sujet de la fabrication du cuir au Maroc, j'ai déterminé trois zones de production différentes, dont l'une étant le « quartier des tanneurs » de Marrakech, moins connu que celui de Fès. Le soir-même de mon arrivée, j'ai fait un tour de repérage du quartier, situé à Bab Delbagh, près de l'ancienne rivière (aujourd'hui asséchée), près de la ceinture fortifiée, dans l'Est de la Médina. Je ne sais plus vraiment comment j'ai fait pour le trouver car l'ensemble tient du labyrinthe pour l'occidental que je suis, non habitué à cette organisation urbaine. Je me suis guidé à l'aide de mon flair puisque la fabrication du cuir est une succession d'opérations qui font appel à des produits chimiques plus ou moins naturels et dans tous les cas forts odorants. Cette première approche m'a permis de me rassurer car j'ai besoin d'avoir des images dans ma tête pour avancer, j'ai besoin de stimuler mon imaginaire pour travailler. Évidemment, j'ai eu le droit à une visite-éclair par un faux guide dont je n'ai pas refusé les services, après qu'il m'ait interdit l'accès à une tannerie dont je convoitais des yeux l'entrée, pour m'emmener dans une autre tannerie, dans laquelle il semble avoir ses habitudes avec les touristes. C'est d'après ce qu'on peut lire sur les forums de voyage, un « rabatteur ». Évidemment, lorsque j'ai souhaité avoir un point de vue panoramique sur la tannerie « touristique », il m'a emmené dans la boutique coopérative berbère « qui n'ouvre qu'une fois par semaine, le mardi (aujourd'hui) et j'ai beaucoup de chance car les artisans retournent le soir-même dans leur village, loin dans la montagne, fabriquer les objets en cuir » (sic).

Mardi 3 octobre donc. J'ai recueilli sur internet des informations concernant les organismes professionnels structurant la filière, notamment le contact du président de l'association des tanneurs, Hassan Akroumi. Je l'appelle sur son téléphone portable et nous prenons rendez-vous. Deux heures après, nous sommes en terrasse en train de boire le thé dans le quartier Bab Taghzout. Petit-fils et fils de tanneur, il a la soixantaine et la discussion porte sur son action en tant que président. J'ai lu sur un forum internet qu'il avait porté un projet auprès du roi Mohammed VI visant à l'amélioration qualitative des cuirs produits dans les dix-neuf tanneries « traditionnelles » situées dans le quartier des tanneurs. Le problème de la forte odeur des cuirs marocains qui revient systématiquement dès lors qu'on les évoque auprès des touristes pourrait être réglé par l'utilisation de machines, le foulon, pour parfaire le « travail de rivière », c’est à dire le nettoyage des peaux en début de process. C'est une machine simple, aux allures presque médiévales, que me montre Hassan lorsque nous nous rendrons plus tard dans son atelier : un tonneau à l'horizontal qui tourne sur lui-même pour remuer en continu les produits et homogénéiser leur application sur les peaux. Dans ces tanneries, les ouvriers ont chacun un bac en dur dans lesquels ils remplissent et vident des produits chimiques en fonction des étapes de fabrication. La méthode est entièrement manuelle et les hommes plongent dans les bacs avec des bottes type cuissardes pour remuer les peaux. Selon Hassan, des foulons coopératifs permettant à ses confrères de réduire considérablement la pénibilité de leur travail, ce qui nécessiterait des aides financières de l'État, qu'Hassan n'a jusqu'à présent pas pu obtenir. Il a du mal à faire évoluer ces tanneries familiales et artisanales et faire admettre que ces méthodes « traditionnelles » sont davantage subies que choisies. De fait, lorsque des touristes (dont je fais parti) viennent voir ces tanneries, c'est pour découvrir le spectacle d'hommes en contact direct avec la matière, brute, sans filtre mécanique. Qu’adviendrait-il si jamais une machine (aussi peu sophistiquée soit-elle) intervenait dans le processus de fabrication des cuirs ? Serait-ce encore « traditionnel » ? Pour Hassan, il y a un usage politique des mots. Dans le contexte des tanneries de Marrakech, il est d'après lui construit une fausse opposition entre « l'industriel » et le « traditionnel » où « l'industriel » comporte une adhésion à un système à forte dépendance à contrario du traditionnel, ce qui expliquerait que l'État Marocain n'a pas d'intérêt à améliorer ces tanneries « traditionnelles » qui plaisent aux visiteurs telles quelles, dans leur jus. Il tente de m'expliquer au mieux son raisonnement, prenant pour exemple une moto dont l'usage nécessite un permis, une assurance de l'essence, l'opposant au vélo qui, lui, ne coûte quasiment rien. Aussi, il y a un usage politique des machines et dans ce cas, un foulon permettrait de produire mieux tout en préservant la santé des tanneurs, en lieu et place d'une amélioration de la productivité. Le « traditionnel » doit-il nécessairement fonctionner grâce au « tout manuel » ? Ce débat, somme toute assez classique, c'est celui de la cohabitation entre tradition et modernité.

Sur ces considérations, nous nous rendons en moto dans son atelier de fabrication. La médina en moto, c'est l'Afrique que j'embrasse tout d'un coup, d'un souvenir fulgurant de mon séjour au Mali en 2008. Les pistes, la poussière, le vent chaud sur le visage. Son atelier est une petite maison sur deux niveaux avec un toit-terrasse où il élève des pigeons – non pas pour en récupérer la fiente qui intervient dans les méthodes de tannage dit « végétal » qu'Hassan promeut, mais juste pour le plaisir. Au rez-de-chaussée, il y a un foulon qu'il a construit lui-même (qui semble ne pas avoir fonctionné depuis fort longtemps). Au premier étage, il réalise le patron des sacs qu'il vend, assemble et coud (bien lentement). Il contrôle l'ensemble de sa chaîne de fabrication. Il me montre les peaux de chèvre qu'il tanne tout seul... Il y a du mystère dans tout cela... Il me semble que ces jours-ci, l'atelier d'Hassan tient davantage de l'écomusée. Je lui achète néanmoins deux peaux naturelles, c'est à dire non teintées, pour développer dessus son portrait photographique.

Je vais ensuite faire un tour à la « Grande Tannerie » qui est juste à côté de son atelier, pour y réaliser des vues des paysages colorés qu'offrent les bacs et les locaux de stockage des peaux. J'y suis accueilli avec bienveillance, dans le calme, il est dix-sept heures et c'est la fin de la journée de travail pour la plupart des tanneurs. Ceux que je rencontre sont détendus et disponibles pour m’emmener voir les meilleurs points de vue. On ne me demande rien en échange, prenant simplement le plaisir de me faire plaisir. Est-ce parce que je suis passé par l'accès de derrière, par les « coulisses » ou dans mon cas, « l'entrée des artistes » ? Je n'ai pas franchi le grand portail habituel, n'arrivant pas par la rue principale des tanneries mais du côté de chez Hassan. Je retourne chez lui et rencontre deux amis à lui, Saïd et Mohammed avec qui nous buvons le thé. La conversation est en arabe quasiment tout le temps, je me laisse absorber par la musicalité de leur paroles incomprises, par la lumière particulière et l'absence de temps. Ça y est... Je me souviens maintenant. C'est ça l'Afrique. Ses contes, sa poésie, ses histoires.

Hassan est-il réellement le président de l’association des tanneurs de Marrakech ? Je ne pourrais jamais réellement le savoir. Et quand bien même...