AURELIEN DAVID

  • LE CYCLE DU VOYAGE
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  • LE CYCLE DES VANISHING PEOPLE
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Travail produit à l'occasion d'une résidence au Riad Dar Batha de l'Institut Français de Fès en octobre 2017.

11 octobre 2017. Il est midi, mon train fait un arrêt en gare de Meknes, d'où ma grand-tante Mireille est native. Le train prend son élan vers Fès, cité impériale où je veux photographier des tanneurs depuis deux ans. Le voyage est long depuis Agadir où j'ai laissé mon voilier amarré à la marina le temps de ce séjour : départ en bus à minuit et changement pour un train en gare de Marrakech à quatre heures du matin. J'ai quand même su fermer un peu les yeux et regarder le paysage se modifier au fur et à mesure, ses montagnes, ses champs, une nature sèche que j'ai observée en Andalousie cet été. Midi et demi, me voilà enfin à Fès.

Je me rends à la Médina en taxi, au cinéma Boujloud, près de la porte du même nom (Bab Boujloud). J'y rencontre Brahim, le responsable culturel de l'Institut Français de Fès, qui m'accueille et me donne les clés du riad Dar Batha où je vais séjourner cette semaine. Je m'installe dans ma chambre, me repose un peu et reprend un taxi en direction de la tannerie Chouara, la tannerie « traditionnelle » la plus célèbre du Maroc. Je ne préfère pas m'y rendre à pieds car on m'a prévenu qu'il y est particulièrement difficile de s'y repérer. En dix minutes de voiture, j'y suis. C'est le moment de repérage. Avant d'entamer une relation avec les tanneurs, j'ai besoin de me rassurer grâce à un cadre visuel, d’alimenter mon imaginaire avec des images extraites du réel et ne plus me contenter de celles que j'ai pu voir dans les guides touristiques et sur internet. Le taxi me dépose sur un parking situé derrière la tannerie et le gardien du parking m'indique gentiment son entrée, au-dessus d'une rivière jonchée de déchets. Il s'agit d'un immeuble dont l'accès est celui d'une boutique sur plusieurs étages où sont présentés différentes sortes d'articles manufacturés en cuir, avec pour point d'orgue la « terrasse », d'où le visiteur peut contempler les tanneurs au travail, quinze mètres plus bas. Deux ou trois couples sont accompagnés de guides qui leurs décrivent les étapes de travail. De mon point de vue, la lumière est en contre-jour, ce qui signifie qu'il faut que je revienne demain matin pour éviter les ombres et privilégier un soleil saturant les couleurs des immeubles et des bacs contenant les produits liquides nécessaires au tannage des peaux animales : la chaux, la crotte de pigeon, les tanins extraits de mimosa, les colorants pour leur donner une teinte.

C'est la fin de journée de travail des tanneurs et des guides qui grouillent autour. L'ambiance est détendue et je demande à l'un d’entre eux la provenance du nom de la tannerie « Chouara » et il me donne sa version en riant : « - Ça vient de « Chouf » et de « Agra», c'est à dire « regardes et donnes-moi ». Après vérification sur internet, cela pourrait être une version simplifiée d'un sourate du Coran, « Ash Shou'ara », soit « les Poètes » en français. Je me trompe peut-être et ne souhaite pas vraiment lancer de débat à ce sujet, je ne suis ni chercheur ni linguiste, mais en tout cas, cette traduction possible stimule suffisamment mon imagination pour fournir présentement la trame de mon récit. « Ash Shou'ara », soit « les Poètes », écrivais-je. La Tannerie des Poètes, donc. Et ses guides, des marchands de poésie ? Dans un article consacré à la mise en scène touristique de l’artisanat traditionnel (…) de la tannerie Chouara », la sociologue Muriel Girard note que les guides donnent des explications plus ou moins romancées et fantaisistes ».

Un peu plus tard, Brahim me donne le contact d'un photographe marocain de renom, Omar Chennafi, qui connaît les tanneurs, afin qu'il m'introduise auprès de leur communauté. Cependant je me doute qu'un ethnologue ou un photographe n'en demeure pas moins à leurs yeux qu'un touriste parmi d'autres, quelque soit l'honorabilité de ses intentions et son professionnalisme, peu importe, du moment qu'il rapporte. Est-il encore possible de réaliser le portrait des tanneurs de Fès sans se galvauder ?

Jeudi 12 octobre, dix heures. Omar vient au riad Dar Batha pour lui décrire mes intentions artistiques autour d'un café. La discussion porte sur son pays, sa situation ambivalente sur l'échiquier géopolitique africain et européen et sur la conscience identitaire fragile de ses habitants. Nous irons à la tannerie ensemble le midi. Je prends les devants car avant de rencontrer les tanneurs, je souhaite composer des vues de la tannerie avec la lumière de midi, une lumière crue qui sature les couleurs, limite les ombres, de façon à « planter le décor » de mon histoire. J'arrive sur le même parking que la veille et commence à photographier l'extérieur de la tannerie, où se situent quelque cuves, en bordure de la rivière sale, car la lumière m'y plaît. Je monte sur un parapet et photographie jusqu'à ce qu'un gardien de la tannerie m'interpelle et m’explique que la photographie est autorisée uniquement sur la terrasse des boutiques. En ma qualité de « supertouriste », je ne démords pas, car il me manque encore une ou deux vues pour obtenir la composition que je cherchais avant qu'il n'interrompe ma transe visuelle. À ce propos, quel drôle d'espace-temps ce moment où on place son œil dans le viseur : on s'isole du réel pour mieux s'y connecter… Mais c'est un faux paradoxe, car en s'isolant du réel, ce qu'on cherche à faire, c'est créer avec son objet la distance nécessaire permettant de l'interpréter, le temps de construire un point de vue sur le réel. Bref, le gardien me guide et m'emmène en haut de l'immeuble-boutique avec les autres touristes, mais cela ne va pas, j'ai trop d'ombres dans mon cadre et je le lui explique. Il est encore tombé sur un client exigent ! Il se laisse convaincre de m'emmener sur ces toits-terrasses à notre gauche qui ne sont pas aménagés pour les touristes. Nous y sommes, je fais vite, j'enchaîne les vues car je sais ce que je veux et puisque je ne suis pas à ma place « normale », je n'aimerai pas jouer avec les limites du gardien qui de fait, se montre conciliant. Au bout de plusieurs minutes en plein soleil, nous descendons dans la tannerie, en bas, parmi les cuves et les travailleurs. Il me fait une visite au terme de laquelle je lui donne vingt dirhams, qu'il trouve insuffisants, car cet argent n'ira pas dans sa poche mais dans la caisse collective de leur corporation. Je n'ai pas d'état d'âme car je vais revenir d'ici peu dépenser bien davantage. Je sors de la tannerie et je vais dans un café regarder mes photo sur l'écran arrière de mon boîtier numérique. Je griffonne aussi mon carnet, de notes, de schémas, pour mettre les photos en relation et réfléchir à leur mise en forme possible dans un espace. Omar m'appelle, je le rejoint en retard dans la tannerie, côté intérieur de la médina, par l'accès principal (pas côté parking), ne s'étant pas compris sur l'horaire de rendez-vous. Je suis confus et Omar ne dispose que de vingt minutes pour m'introduire. Il est rapidement reconnu par un des tanneurs à qui il explique les raisons de notre présence. On me demande combien de tanneurs je souhaite photographier. Je réponds spontanément « -5 », parce qu'en fait, je n'en sais rien. Ce que j'imaginais, c'était prendre du temps pour discuter avec eux, mais je me rends compte qu'en fait, ils sont là pour travailler, pas pour discuter. Ça va très vite. Un tanneur qui parle français va à tour de rôle chercher d’autres tanneurs et j'enchaîne les prises de vue. Côté relations humaines, il me semble avoir déjà fait mieux. Côté production photo, c'est efficace. On négocie le tarif : une enveloppe globale de trois cent dirhams m'est demandée, ce qui ne me convient pas, les négociations continuent sur deux cent dirhams. À l'aide de l'exemple d'une photographie sur cuir réalisée d'après la technique que j'ai brevetée, j'essaie de baisser les prix, car ce qu'ils voient est inédit et leur plaît (de surcroît, je me prends pour un « supertouriste », n'oublions pas). J'explique à Omar que j'aimerais aussi leur acheter du cuir de leur production de façon à réaliser avec, un portrait de tanneur. Le consensus ne tarde plus, vingt dirhams par personne photographiée, cinquante dirhams pour le guide-percepteur et cent dirhams pour le cuir, soit un total de deux cent cinquante dirhams, soit ma contribution à leur survie. Je donne l'argent et monte dans l'atelier de stockage de peaux de l'un des tanneurs. Je le photographie sans véritable intention artistique - d'ailleurs, c'est une photographie qui ne me plaît pas – puis il se met à travailler, à racler la peau avec une énergie telle qu'elle me met mal à l'aise. Dans cette petite pièce, il n'y a plus suffisamment de distance entre ma position d'observateur et la sienne, celle de travailleur besogneux, car la réalité de ces hommes est bien loin du romantisme que leur prête les guides, du haut des terrasses de la « Tannerie des Poètes ». Je le laisse travailler et monte à celle où je suis allé la veille pour voir si la lumière me permettrait de compléter les vues faites deux heures auparavant, mais non, il y a trop d'ombres à mon goût.

Se produit alors une situation intéressante, m'offrant une respiration dans mon rapport avec les tanneurs. Je ne suis pas seul sur la terrasse, il y a d’autres touristes. J'ai alors une vision des photographies de touristes de Martin Parr, qui les photographie en train de se photographier devant des sites touristiques. Sans plus me poser de question sur le sens de ce que je suis en train de faire, je cadre le paysage de la tannerie en intégrant ces touristes au premier plan, en bordure du cadre, beaucoup plus grands que les tanneurs en bas de la tannerie, tous petits, dans cette sorte d’arène que les touristes viennent quotidiennement valider. Cette métaphore du tanneur comme gladiateur m'a été proposée par Omar Chennafi. Filons donc cette métaphore. Les nantis sont en haut sur les terrasses et les tanneurs en bas dans les bacs, encerclés par de l'architecture dans laquelle il sont observés et bataillent avec la chair pour survivre. Sur une de mes photos, une touriste d'origine asiatique se fait photographier sur la terrasse, le pouce tendu vers le haut. Je ne peux m'empêcher de penser au mythe romain selon lequel le public des arènes décidait du sort de vie ou de mort des gladiateurs mal en point, au sortir d'un combat. Métaphore visuelle.