AURELIEN DAVID

  • LE CYCLE DU VOYAGE
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  • LE CYCLE DES VANISHING PEOPLE
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16 septembre 2017. Mon voilier est amarré depuis une semaine au port de pêche d'El Jadida, une ville moyenne méconnue des touristes européens, située entre Casablanca et Agadir. Une amie expatriée, Bernadette, m'héberge dans sa maison durant mon séjour et me fait goûter à l'occasion les fruits et légumes issus de la production d'un potager bio, non loin de chez elle. Ce potager est remarquable de par sa situation, qui tient à l'histoire de son initiateur, Jean-Louis Jacquety : le « Potager des Anges » est situé dans un cimetière (de culte chrétien).

Il y a quelques jours, Bernadette m'a présentée aux jardiniers du potager qui m'ont donné des légumes verts (salade, blette, épinard), pour préparer une intervention en milieu scolaire durant laquelle les élèves ont pressé un jus de plante photosensible, ayant pour objectif la fabrication d'un papier photographique écologique. En entrant dans le cimetière, j'ai tout de suite été séduit par le calme du site et par l'intégration des tombes dans la terre, comme de la végétation dans un jardin. La nature a bien sa place, plus que dans un cimetière français par exemple, où la pierre et le goudron prédominent davantage – outre les feurs posées sur les tombes. J'ai demandé à l'un des jardiniers l'autorisation de revenir faire des photos puis, par téléphone, à la trésorière de l’association qui gère le cimetière et le potager, Suzanne Capelli. Autorisation accordée. Elle me conseille de revenir aujourd'hui, car la production du potager est distribuée aux membres de l'association chaque samedi sous la forme de paniers. Ce sera l'occasion de rencontrer Monsieur Jacquety.
J'arrive donc un peu avant onze heures pour réaliser quelques vues du potager et du cimetière avant que n'arrivent les membres de l'association, mon travail photographique nécessitant des paysages dénués de présence humaine. Je m'interroge à propos de la façon la plus juste de représenter l'articulation des parcelles potagères avec des parcelles tombales. Durant la semaine ayant précédée ma visite de ce jour, je me suis rendu compte de la situation unique de ce potager remarquablement intégré. Certaines personnes y perçoivent une symbolique en cercle qui me rappelle le bouddhisme, où les personnes enterrées alimentent la terre par leur présence qui, à son tour, accueille les graines qui grandiront et deviendront la nourriture des vivants – les légumes du « Potager des Anges ». D'autres personnes en revanche sont surprises par l'emplacement inhabituel de ce potager.

Monsieur Jacquety m'éclaire. Il est né à El Jadida il y a quatre-vingt six ans et ses ancêtres sont enterrés dans ce cimetière. Agronome de métier, il avait repéré quinze ans auparavant des espaces en friche autour du cimetière, qui était alors moins bien entretenu qu'aujourd'hui. Il y avait le haras royal qui jouxtait immédiatement au cimetière et dont le crottin des chevaux fourniraient l’engrais naturel nécessaire aux végétaux. Petit à petit, les choses se sont organisées, les parcelles agrandies et Monsieur Jacquety a pu mettre son savoir au service de sa communauté associative, composée pour l'essentiel d'expatriés français à la retraite, à El Jadida. Je crois comprendre que cette initiative rare procède d'un constat négatif concernant l'état de l'agriculture marocaine, dont la course à la productivité conduit au recours massif et non contrôlé des pesticides. On m'a conté à ce sujet une anecdote qui invite à la réfexion. Un jour, un paysan demande le prix d'un pesticide à un revendeur, qui se révèle trop cher pour lui. Le revendeur lui propose alors, en substitution, « - c'est pareil ! », de la mort aux rats...