"Depuis toujours, les portraits veulent transmettre à la postérité les traits, les
émotions, le statut, la singularité de la personne représentée, que ce soit en
peinture, en sculpture, en dessin ou en photographie. Portraits de l’être aimé
(depuis la fille de butadès), portraits du pouvoir (du roi en majesté au pape
mélancolique au président plein de morgue), des marges (des monomanes aux
anthropométries de suspects), de l’ordinaire (des hommes du xx e siècle aux
déclassés du new deal), de l’exotisme (des putains de la nouvelle-orléans aux
indigènes de la terre de feu), autoportraits (de l’artiste vieillissant aux artifices
de photographes conceptuels), tous participent à cette immense galerie
d’hommes et de femmes qui nous entourent, nous regardent et nous inspirent.
Et les portraits photographiques d’Aurélien David s’inscrivent dans cette
lignée : ils nous présentent des gens simples, pêcheurs, charpentiers de
marine, navigateurs, gardiens de bateaux, jardiniers, tanneurs, voyageurs,
rencontrés au cours de ses pérégrinations de nomade hauturier sur son voilier
d’acier heoliañ (en breton « exposer au soleil », « insoler »). Des hommes
pour la plupart, photographiés frontalement, neutralement, sans artifice,
comme des portraits anthropologiques.

Mais certains visages apparaissent sur un fond vert, de feuilles ou d’herbes :
l’image a été faite en utilisant les propriétés photosensibles de la
chlorophylle (en mémoire des anthotypes floraux de herschel), et parfois
d’autres produits (café, vin, cuir, pastis même). Et chaque plante choisie
fait écho au personnage représenté, métaphoriquement (des algues pour un
breton) ou directement (une plante cultivée par ce jardinier-ci). Il y a ainsi
une double indexialité, celle, classique, de l’image-photographie comme
index du sujet représenté, et celle, plus rare, de la matière-photographie
comme index du monde physique. Au temps des selfies et de
l’amoncellement d’images, ces rares alchimies végétales nous relient à la
nature."

Marc Lenot